Si vous êtes arrivés jusqu’ici, ce n’est probablement pas par hasard.
On ne s’arrête jamais vraiment par accident sur ce genre de texte.
On s’arrête parce que quelque chose résonne.
Parce qu’une phrase accroche.
Parce qu’un silence appelle.
Je suis bien vivant.
Et pourtant, j’ai ressenti le besoin d’écrire ces mots maintenant.
Pas par peur de disparaître.
Mais par lucidité.
J’ai compris, avec le temps, que l’on écoute souvent trop tard.

Que l’on comprend parfois quand il n’est plus possible de répondre.
Quand il n’y a plus de dialogue.
Plus de nuances.
Plus de réplique possible.
Alors j’ai choisi de ne pas attendre.
D’écrire pendant que je suis encore là.
Debout.
Conscient.
Responsable de ce que je dis et de ce que je laisse.
La vie m’a appris une chose essentielle :
tout le monde ne fait pas partie de votre histoire de la même manière.
Il y a ceux qui passent.
Il y a ceux qui restent un moment.
Et il y a ceux qui s’installent profondément, parfois sans bruit, parfois sans statut, parfois sans lien officiel, mais avec une présence indiscutable.
On parle beaucoup de famille.
Comme si le mot suffisait à définir un lien.
Comme s’il protégeait de tout.
Pourtant, j’ai appris que la famille n’est pas toujours celle que l’on croit.
Elle n’est pas toujours celle qui partage votre nom, votre sang ou votre passé.
La vraie famille est celle qui reste quand il n’y a plus rien à gagner.
Celle qui ne fuit pas quand vous tombez.
Celle qui accepte votre force, mais aussi vos failles, sans chercher à les exploiter.
C’est pour cela que certains de mes amis, certaines de mes amies, sont ma famille.
Parce qu’ils ont été là sans obligation.
Sans intérêt.
Sans condition.
Ils ont partagé les moments visibles,
mais surtout les moments invisibles.
Les doutes.
Les silences.
Les phases de reconstruction, quand tout est fragile.
J’ai aussi rencontré, sur mon chemin, des femmes et des hommes avec qui j’ai travaillé.
Au départ, ils étaient associés, collaborateurs, partenaires.
Puis le temps a fait son œuvre.
Certains sont devenus bien plus que cela.
Ils sont devenus, pour moi, pour certains, comme des personnes de ma famille ou encore comme des enfants.
Pas parce que je voulais les diriger.
Mais parce que j’ai transmis.
Parce que j’ai cru en eux.
Parce que j’ai donné du temps, de l’énergie, parfois même des chances que peu auraient offertes.
Et comme avec cette famille, ses enfants, j’ai exigé.
J’ai poussé.
J’ai parfois déçu.
Parce que je ne crois pas à l’indifférence bienveillante.
Je crois à l’exigence sincère.
Celle qui élève.
Celle qui dérange.
Celle qui construit.
J’ai voulu pour eux ce que l’on veut pour ses enfants, pour sa famille :
qu’ils se construisent.
Qu’ils se tiennent debout.
Qu’ils deviennent autonomes, solides, capables de continuer sans moi.
Si j’ai parfois été dur,
c’est parce que je refusais qu’ils se contentent de moins que ce qu’ils valaient.
On m’a parfois reproché mon intensité.
Mon exigence.
Mon refus de la facilité.
C’est vrai.
Je n’ai jamais su faire semblant.
Je n’ai jamais su vivre à moitié.
Je n’ai jamais confondu la paix avec le renoncement.
Il y a ceux qui ont grandi à mes côtés.
Et il y a ceux qui ont pris une autre route.
Les deux font partie de mon histoire.
Je ne nourris ni colère ni regret.
La vie fait toujours le tri.
Et elle le fait mieux que nous.
Aux relations superficielles, aux présences tardives, aux liens de façade :
je ne juge pas.
Mais je distingue.
Parce que tout lien n’a pas la même valeur.
Parce que tout sourire n’est pas une fidélité.
Et puis il y a toi.
Toi qui partages ma vie depuis plus de vingt ans.
Je sais que je ne t’ai pas offert une vie simple.
Je t’ai imposé mon rythme, mes combats, mes silences, mes tempêtes.
Je t’ai demandé d’être fort.
Souvent.
Je t’ai demandé d’apprendre, de t’adapter, de te dépasser.
Parfois sans me demander si c’était trop lourd.
Si je l’ai fait, ce n’était pas par égoïsme.
C’était parce que je voyais en toi une force que tu ne voyais pas toujours toi-même.
Parce que je croyais en ce que tu pouvais devenir.
J’espère t’avoir donné, en retour, assez de confiance, de structure et de liberté intérieure
pour continuer sans moi.
Non pas dans l’ombre.
Mais debout.
Et si ce n’est pas encore le cas, tant que je vivrai, je marcherai à tes côtés.
Je t’accompagnerai.
Je te soutiendrai.
Mais je le sais :
si un jour je ne suis plus là,
tu seras.
Et tu construiras.
Je ne cherche pas à être idéalisé.
Je n’étais ni parfait, ni doux, ni toujours facile.
Mais j’ai été sincère.
J’ai vécu sans me mentir.
Sans ramper.
Sans renoncer à ce que je croyais juste.
Ce que je laisse derrière moi ne se résume pas à des biens, des fonctions ou des titres.
Je laisse des liens.
Des traces.
Une manière d’être au monde.
Si vous relisez ce texte un jour,
peut-être y entendrez-vous autre chose.
C’est normal.
Les textes importants évoluent avec ceux qui les lisent.
La vie continue.
Toujours.
Faites-en quelque chose de juste.
Ou, à défaut, de vrai.
Jean-Luc Vasseur