Sortir du cadre, entrer dans l’inconnu
Le SNARK, à La Louvière.
Un acronyme étrange pour un lieu étrange, à mi-chemin entre le foyer, l’internat et le centre fermé. Un sas entre justice, école et psychiatrie. Un endroit où l’on « observait » les jeunes jugés « difficiles ». Louis y fut placé sans en comprendre vraiment les règles. Il n’en connaissait ni les codes, ni les lois silencieuses. Juste l’ambiance : froide, cadrée, sans chaleur.
Dès les premiers jours, il comprit qu’il n’était pas là pour être aidé, mais évalué. Ici, tout se transformait en dossier, en bilan, en note de comportement. Il n’était plus Louis, il était un cas, un profil à analyser. Les éducateurs prenaient des notes, les psys observaient sans mot dire, et les autres jeunes… survivaient, chacun à sa manière.

Des murs, des regards, des silences
Le bâtiment, gris, sans âme, résonnait d’une discipline étouffante. Les portes étaient verrouillées. Les repas pesés. Les chambres impersonnelles. Les rires rares. On y apprenait à se taire, à faire semblant. À ne pas pleurer, surtout.
Car même les larmes étaient notées.
Louis s’était refermé. Non par révolte, mais pour se protéger. Il gardait tout en lui. Il avait compris : se dévoiler, ici, c’était s’exposer. Pourtant, il observait. Il voyait les autres. Certains plus cabossés que lui. D’autres plus durs, ou déjà rongés par les drogues. Il apprenait à lire les gestes, à comprendre sans parler. À garder sa dignité au milieu de l’arbitraire.
Des gestes, une étincelle
Le rythme était imposé : activités de groupe, sport, jeux, quelques sorties encadrées. Il jouait le jeu. Pour avoir la paix. Parfois, dans les ateliers manuels, il retrouvait un semblant de calme. Il aimait travailler de ses mains, visser, scier, câbler. Cela lui rappelait son idée de devenir électricien. Un rêve simple, mais sincère.
Un jour, un éducateur l’a regardé autrement.
Pas avec pitié. Pas avec supériorité.
Avec confiance.
— « Toi, tu peux t’en sortir. Tu n’as pas ta place ici. »
Ces mots ont résonné. Longtemps. Bien plus fort que tous les rapports.
La visite qui a tout changé
Puis un jour, sa marraine et son parrain sont venus le voir. Ce fut comme une lumière dans le couloir gris du centre. Un souffle de dehors, une odeur de maison, une familiarité presque oubliée.
Il n’a pas fait de discours. Il les a simplement regardés. Avec cette urgence dans les yeux. Ce besoin vital de retrouver un peu d’air.
— « Est-ce que je peux venir vivre chez vous ? »
Ils ont dit oui.
Et Louis a quitté le SNARK.
Une promesse pleine d’espoir
Il y croyait. Il en avait envie. Il pensait que cette famille serait la sienne. Sa marraine était douce, présente, aimante. Elle était un pont vivant entre lui et sa Mémère. Elle n’avait jamais vraiment coupé le lien.
Mais très vite, Louis a compris que ce nouveau foyer ne serait pas un refuge.
Une maison, mais pas un havre
Dès l’arrivée, il n’y avait pas de chambre pour lui. Juste un lit de camp. Le décor était posé.
Son cousin, à peine plus âgé, semblait mal à l’aise, jaloux peut-être. Les regards étaient lourds, les remarques feutrées. Louis sentait bien qu’il dérangeait un équilibre. Il n’avait rien demandé, juste une place. Une vie.
Et puis, il y avait le parrain.
Un homme droit. Travailleur. Mais dont l’autorité passait parfois par la main levée. Et par l’exigence constante. Louis, à peine rentré de son apprentissage, devait encore travailler, aider, obéir. Toujours plus. Toujours fort. Il ne se reposait jamais. Il n’était pas un fils. Juste un invité… à justifier.
Un quotidien qui oppresse
Louis se taisait. Il encaissait. Il voulait y croire. Mais à l’intérieur, il se brisait. Il était tiraillé entre la tendresse de sa marraine et la dureté de son parrain. Entre le désir de gratitude et l’impression d’être de trop.
Il voulait leur dire merci. Mais il ne s’y sentait jamais vraiment chez lui.
L’appel de l’air libre
À 17 ans et demi, un jour, il n’a plus supporté.
Il devait aller à l’école une fois par semaine, dans le cadre de son apprentissage d’électricien. Là, il confia son mal-être à un camarade. Un garçon simple, pas curieux, mais humain.
— « Si t’es pas bien là-bas… viens près de chez moi.
Y’a un vieux bâtiment abandonné à Trooz.
Tu peux t’y poser. Je t’apporterai à boire et à manger. »
C’était fou.
Mais Louis a dit oui.
Naissance d’un SDF libre
Un soir, avec son pote, il a enfourché sa mob. Direction Trooz. Il faisait noir. L’air sentait la forêt. Le froid lui piquait le visage.
Et pourtant, il se sentait libre.
Libre pour la première fois depuis longtemps.
Ils ont trouvé le bâtiment. Une sorte d’atelier en ruine. Quelques tôles. Une couverture. De quoi s’abriter.
Et Louis s’est installé là. Il dormait dans l’humidité. Il vivait avec le strict minimum. Son ami passait de temps en temps, déposait un repas, un peu d’eau.
Ça n’a pas duré.
Mais ça a existé.
**Ce n’était pas un choix de confort.
C’était un acte de survie.**
Il valait mieux l’incertitude que l’oppression.
Mieux la boue que le lit de camp du rejet.
Mieux être seul que mal accueilli.
Il n’avait pas de plan.
Mais il avait une chose précieuse :
sa volonté d’être debout.