Apprendre à tenir debout

Après avoir fui la maison familiale, Louis se retrouva sans repères. À 17 ans et demi, il entrait dans une réalité brutale : celle qu’on appelle la rue. Il était, au sens strict, SDF. Mais à cet âge-là, et dans son état d’esprit, ce n’était pas uniquement de la détresse. C’était aussi une forme de liberté. Une fuite vers un ailleurs qu’il voulait croire plus simple, plus respirable.

Nous étions en novembre 1987. Louis était encore censé aller à l’école un jour par semaine. Ce matin-là, il confia ses difficultés à un camarade. Celui-ci lui parla d’une maison abandonnée dans les bois, près de chez lui, à Trooz.
« Tu peux t’y installer. Je viendrai t’apporter à manger. »

Louis ne réfléchit pas longtemps. Il plongea dans cette liberté sauvage.

Deux semaines hors du monde

La maison était une ruine glacée, sans confort, sans sécurité. Mais elle était à lui. Son ami lui apportait un peu de pain, de l’eau, parfois de quoi grignoter. Ce n’était pas suffisant, mais il tenait. Il tenta même de trouver du travail chez les petits commerçants du coin. En vain. Sa situation inspirait la méfiance.

Il tint ainsi deux semaines, jusqu’à ce que le froid, la fatigue et la solitude finissent par l’emporter.

La nuit de la Fenderie

Une nuit, transi, Louis erra sans but. Il frappa au château de la Fenderie, attiré par la lumière et la musique. Personne ne répondit. Il continua à marcher le long de la Vesdre, quand il aperçut une petite maison éclairée. Les murs étaient couverts d’inscriptions, comme si d’autres avant lui y avaient laissé leur trace.

La porte n’était pas verrouillée. Il tourna la poignée. Elle s’ouvrit.

À l’intérieur, c’était modeste, presque précaire, mais chaud. Un petit chauffage électrique ronronnait dans le salon. Un fauteuil, une table, deux chaises, un tabouret de traite. Il entendit quelqu’un ronfler à l’étage. Louis s’assit près du radiateur. Il s’endormit.

Georges

Il se réveilla au bruit d’un escalier qui grince. Le cœur battant. Un homme apparut. Il n’était ni agressif, ni inquiet. Il le salua simplement. Il lui demanda même s’il l’avait ramené chez lui la veille, après une soirée trop arrosée.

Louis tenta d’expliquer, mais l’homme l’interrompit calmement :
« Je vais me brosser les dents. Les problèmes, on verra après. La vie a toujours des solutions. »

Il s’appelait Georges. Il travaillait dans le décapage de volets et de meubles par immersion. Louis se présenta sous un faux prénom : Marc. Une façon de se protéger. Georges ne posa pas de questions inutiles. Il lui proposa de rester quelque temps.

Louis accepta.

Ils travaillèrent ensemble. Louis aidait à la maison, à l’atelier. Le travail était rude, mais il avait du sens. Il se sentait utile. Reconnu. Existant.

Un jour, après quelques semaines, Georges lui dit simplement :
« Il est peut-être temps de reprendre contact avec ton juge. De chercher une solution plus stable pour toi. »

Pour la première fois depuis longtemps, Louis sentit qu’il avait le droit de recommencer.

Reprendre le fil, sans se renier

Louis contacta son délégué du juge, Monsieur Janvier, sous l’autorité du juge Detienne. Il expliqua sa situation. Il mentit sur un point, disant qu’il se trouvait à Arlon, pour créer une distance. Mais il fut clair sur l’essentiel :
il ne voulait plus d’institution,
il ne voulait plus vivre en famille,
il voulait habiter seul.

On lui répondit que c’était possible, mais qu’il devait d’abord repasser par une étape transitoire : la Maison Heureuse de Vottem. Louis accepta. Il connaissait déjà cet endroit et y avait gardé un souvenir correct. Deux semaines plus tard, une place se libéra.

Il y passa deux mois, à l’Auberge des Axhes. Pendant ce temps, il resta en contact avec Georges, qui, sans le lui dire, avait lui-même pris contact avec le juge pour s’assurer que tout était en ordre. Louis ne l’apprit que plus tard. Ce geste resta gravé.
Merci, Georges.

Apprendre à vivre seul

À la sortie, Louis trouva une chambre garnie, pour 4 000 francs belges, rue des Champs, à Liège. Pour cette transition vers la semi-autonomie, il passa une nuit au Chanmurly, près des Guillemins, une institution chargée de superviser ce passage.

Puis il prit possession de son logement.
Il apprit à vivre seul. Sous surveillance, certes, mais libre. Il reprit contact avec ses parents, à ses conditions. Ils n’avaient plus autorité sur lui. Il pouvait partir quand il le voulait. Le rapport était différent. Plus égal. Moins douloureux.

Il croisa aussi une multitude de personnes. Des inconnus devenus soutiens. Des étrangers devenus amis. Beaucoup ont disparu depuis, mais leur aide, elle, est restée.

À 18 ans, Louis demanda officiellement à être pleinement libre. Il entra alors dans le système du CPAS. Ce n’était pas une fin. C’était un départ.

Il était debout. Seul. Mais debout.