Apprendre à vivre, seul

Il y a des anniversaires qui passent sans laisser de trace. Et puis, il y a ceux qu’on n’oublie jamais.

Les 18 ans de Louis, il les a traversés sans gâteau, sans bougie, sans cadeau. Mais avec une certitude dans le ventre : il ne dépendrait plus jamais de personne.

Il avait quitté les institutions, les familles d’accueil, les foyers d’ados malmenés. Il ne voulait plus de décisions imposées par d’autres. Il était majeur, libre. Et seul.

La chambre des Champs

Sa nouvelle vie a commencé rue des Champs à Grétry, dans une chambre garnie de 6m², à peine. Un lit grinçant, un évier, une armoire. Le frigo ? Il était sur le palier. Mais pour lui, c’était un royaume. Le premier lieu qu’il pouvait appeler “chez lui”.

Il se souvenait du bruit du petit radiateur, du rideau trop court qui laissait passer la lumière blafarde, des débuts de mois où il respirait, des fins de mois où il comptait les tranches de pain congelées.

Tout était budgétisé. Son abonnement de bus, ses cigarettes (eh oui, à l’époque, c’était un rite de passage en institution), la nourriture, le lavoir, le coiffeur, et les petites dépenses journalières. Il sortait du pain du congélateur, tranche par tranche, pour éviter tout gaspillage.

Du juge au CPAS

À 18 ans, Louis a demandé lui-même à passer sous la responsabilité du CPAS. C’était un acte fort : fini les éducateurs, fini les décisions prises sans lui. Il voulait travailler, s’assumer, devenir quelqu’un par lui-même.

Il vivait avec moins de 18 000 francs par mois, une somme en dessous du minimex de l’époque. Il a dû se battre contre l’administration pour qu’on lui donne ce à quoi il avait droit. Mais il tenait bon. Son autonomie valait plus que tout.

Rue de la Province – Tentatives de lien

Il a fini par quitter la rue des Champs pour une chambre un peu plus grande rue de la Province à Seraing. Même régime. Mais un peu plus d’air.

À cette époque, Louis a tenté de renouer avec sa mère. Tous les mercredis après-midi, il passait la voir. Elle vivait avec Gilbert, un homme plus jeune qu’elle, plutôt sympathique. Louis avait pris l’habitude. C’est fou comme on s’attache à des routines quand on a grandi sans repères.

C’est là qu’un petit chien est entré dans sa vie. Benji, un bâtard de chez Humblet pour les connaisseurs. Une vraie bouffée d’oxygène.

Et puis, un mercredi, il est venu comme d’habitude. Mais la porte est restée close. Il a attendu. Longtemps. Jusqu’à ce qu’une voisine, une dame plus âgée, vienne lui parler. Elle l’a invité à boire un café. Louis était avec Benji, qu’elle admirait.

Elle avait une fille. Pour la remercier, Louis a invité cette fille au cinéma. Le Palace, rue Pont d’Avroy. Un film, une conversation, une soirée qui s’est prolongée à Seraing. Et une relation née par accident.

De la paternité à la désillusion

Ils avaient fait des bêtises. Et neuf mois plus tard, Louis devenait père. Mais entre-temps, il s’en était passé, des choses.

Il avait déménagé une nouvelle fois, pour un petit deux pièces meublé rue Vivegnis à Liège. Ils y sont restés deux mois. Elle n’était pas faite pour lui. Trop passive, pas assez soignée. Mais elle portait un enfant, et Louis voulait croire à la famille. Certainement pour donner à un enfant l’amour qu’il n’avait jamais reçu.

Mais l’illusion n’a pas tenu.

Ils se sont séparés. Louis a continué à prendre des nouvelles. Et il a cherché un nouveau départ.

Le salon au-dessus

C’est là que le destin lui a offert un coup de pouce : un poste d’apprenti coiffeur, avec logement au-dessus du salon.

Il a appris vite. Son patron, un peu fainéant, l’envoyait faire les coupes à l’hôpital. Louis coiffait les dames, les unes après les autres, souvent sans rendez-vous. Un petit billet par-ci, un autre par-là. Il apprenait un métier. Et il mettait de côté.

Apprendre à vivre

Ce n’était pas une vie d’adolescent. Ce n’était pas encore une vie d’adulte. C’était une marche incertaine entre deux mondes, avec pour seul guide son instinct.

Il voyait les autres jeunes de son âge râler pour un repas froid ou un devoir mal noté. Lui se demandait comment éviter de couper l’eau tout en payant l’électricité.

Mais Louis ne regrettait rien.

Il avait appris la valeur d’un toit. D’un silence apaisé. D’une nuit sans clé dans la serrure.

À 18 ans, il était libre. Et il n’avait plus d’excuses.