Vivre avec les absents

Il faut du courage pour grandir sans les bras qui vous tiennent, sans les mots qui rassurent. Louis, lui, n’a pas eu le choix. Il a dû apprendre à vivre avec les absents, ceux qui ne reviennent pas, ceux qui n’écoutent pas, ceux qui ne voient pas.

L’appel du dehors

Dès l’enfance, Louis a compris que l’extérieur pouvait devenir un refuge. Ce n’était pas tant qu’il fuyait son foyer, c’est que le monde au-dehors semblait offrir autre chose : de l’air, du mouvement, des visages. Il s’inscrivit à tout ce qui pouvait l’en sortir : les louveteaux, les activités de l’église, et surtout la salle des jeunes à Bressoux, près de l’église.

Là, il passait des après-midis entiers, souvent accompagné de ses deux demi-frères et de sa demi-sœur. Ensemble, ils s’évadaient. Non pas pour se rapprocher – les liens familiaux étaient fragiles – mais pour éviter de rester enfermés, là où les murs pesaient et où l’air semblait plus lourd.

Louis n’était pas un enfant en colère. Il était curieux, observateur. Il regardait les autres familles, sans jalousie, mais avec cette envie d’apprendre ce qu’était un amour paisible, une maison qui sentait le foyer. Il n’avait jamais connu cela. Alors, il observait. Il voulait comprendre comment on devenait parent, comment on accueillait un enfant, comment on l’aimait… sans condition.

Un père présent, mais aveugle

Avec son père, tout était plus complexe. Louis ressentait pour lui une affection silencieuse, presque loyale. Il n’a jamais voulu le rejeter. Il ne lui en voulait pas d’être tombé amoureux d’une autre femme, d’avoir eu d’autres enfants. Ce qu’il ne comprenait pas, c’était le silence, l’inaction.

Pourquoi son père ne voyait-il pas la dureté du quotidien ? Pourquoi ne disait-il rien quand la belle-mère devenait dure, cassante, injuste ? Était-ce de la lâcheté, de l’aveuglement ou une volonté de ne pas bousculer un équilibre qu’il croyait acquis ? Louis ne saura jamais. Ce qu’il garde, c’est ce sentiment d’avoir été seul même en présence de son père.

Et pourtant… il y tenait, à ce père. Ce lien ténu, flou, parfois douloureux, ne s’est jamais rompu. Il ne s’agissait pas d’amour exprimé, mais d’un attachement instinctif, d’un besoin de reconnaissance. D’un espoir, peut-être, que son père finirait par voir.

Des mains tendues, ailleurs

Heureusement, Louis trouvait ailleurs quelques repères. Il se souvenait d’un animateur, d’un prêtre, d’un professeur ou même d’un voisin, dont une phrase ou un geste l’avait marqué. Ces attentions, bien que rares, prenaient une place immense dans son cœur. Elles compensaient un peu l’indifférence de certains adultes de son entourage immédiat.

C’est ainsi que Louis s’est construit : par fragments. Des bouts de tendresse glanés ici et là, des instants de complicité, des modèles observés discrètement, des gestes retenus.

Apprendre à se suffire à soi-même

Très jeune, il a compris qu’il devrait se débrouiller. Il savait où il pouvait être, où il devait éviter, quand il devait se taire, quand il pouvait respirer. Cette conscience aiguë des situations, cette capacité à anticiper les réactions des autres, il ne l’a pas apprise dans les livres, mais dans les silences, dans les regards fuyants, dans les portes qui se fermaient.

Et à force de faire seul, Louis a forgé sa propre force. Il a tracé ses lignes de conduite. Il a appris à exister en dépit de l’amour qui manquait, à marcher droit sans que personne ne le tienne.

Il s’est bâti une carapace. Pas pour tout rejeter, mais pour avancer sans sombrer. Et sous cette carapace, il a gardé une sensibilité vive, une mémoire précise des instants vrais, des paroles justes, des regards sincères.