Le corps qui lâche
Louis tenait debout depuis des années. Pas parce qu’il allait bien, mais parce qu’il n’avait pas le choix. Il avançait, jour après jour, avec une tension constante, une vigilance permanente. Jusqu’au jour où son corps a parlé à sa place.
C’était un jour d’école, pendant un cours de gymnastique. Sans prévenir, la respiration s’est bloquée. L’air ne rentrait plus. Les muscles se sont crispés. Une crise de tétanie. Impossible de contrôler quoi que ce soit. La panique, la peur de mourir, l’incompréhension totale.
Louis n’avait jamais appris à demander de l’aide. Ce jour-là, il n’en était plus capable.

Il fut conduit aux urgences de la Citadelle. Le calme revint peu à peu, mais quelque chose était cassé. Les médecins posèrent des questions. Les psychologues aussi. Les mots commencèrent à sortir, maladroitement. Les faits, les silences, les violences.
Face à la situation, le juge de la jeunesse fut saisi. Il demanda un placement en institution. Mais il n’y avait pas de place. Alors, faute de solution, Louis fut maintenu à l’hôpital, bloqué dans un entre-deux absurde, pendant une longue période.
Là, il fut examiné par tout le monde :
des psychologues,
des médecins,
et même un médecin légiste, qui constata les brûlures, les traces de maltraitance, ce que Louis subissait depuis longtemps.
Son père vint le voir. Il ne comprenait pas. Ou plutôt, il ne voulait pas comprendre. Louis lui avait parlé. Plus d’une fois. Mais cette fois, les faits étaient là, établis, écrits.
Alors son père pleura. Il comprit. Mais trop tard.
Et pourtant, ce qui resta pour Louis fut une incompréhension plus grande encore : malgré tout cela, son père ne remit jamais en question sa relation avec cette femme. Celle qui lui avait fait tant de mal.
Pour Louis, ce fut un choc supplémentaire. Une blessure silencieuse. La confirmation qu’il ne serait jamais protégé là où il aurait dû l’être.
L’exil organisé
Après l’hôpital, Louis fut orienté vers l’Auberge des Axhes, à Vottem, un centre d’hébergement d’urgence limité à deux mois. Ce lieu fut un sas. Un endroit imparfait, mais respirable. Pour la première fois depuis longtemps, il n’était ni enfermé, ni violenté.
C’est depuis là qu’une décision fut prise : Richelle.
À Richelle, Louis retrouva un cadre qu’il connaissait déjà. Des règles claires. Des adultes stables. Et surtout, Sœur Solange, droite, exigeante, juste. Une figure structurante, presque maternelle.
Une professeure de sixième joua aussi un rôle clé : elle croyait en lui. Elle le regardait autrement.
Louis réussit sa sixième année primaire. Une réussite scolaire pleine. Méritée. Propre.
Mais une fois encore, après l’effort, le retour en arrière.
Rien n’avait changé
Après Richelle, retour chez son père. Et très vite, Louis comprit : rien n’avait changé.
Ni les attitudes.
Ni les silences.
Ni la violence diffuse.
Alors il fit ce qu’il savait faire quand tout devenait impossible : il partit.
Il fugua.
Encore.
Il se retrouva de nouveau à l’Auberge des Axhes, comme un point de passage obligé dans une vie qui refusait de se stabiliser. Cette fois, le juge prit une décision claire : éloignement définitif du cadre familial.
Louis fut envoyé à La Louvière, dans un institut appelé le SNARCK.
Il quittait Liège.
Il quittait son histoire.
Il quittait, une fois de plus, ce qu’il n’avait jamais vraiment eu.
Mais il était encore debout.