Auteur/autrice : Jean-Luc Vasseur Page 1 of 83

ROMANCE D’UNE VIE – Chapitre 9

Être père malgré tout

Louis n’avait pas prévu de devenir père si jeune. Sa vie ressemblait encore à un champ de ruines à peine rebâti, une succession de pas précaires sur des terrains instables. Et pourtant, quelque part, une petite fille était née. Sa fille.

Il avait repris contact avec la mère de l’enfant, animé par ce mélange de courage et de peur qui accompagne toujours les grandes décisions. Il voulait être présent, impliqué, utile. Il voulait voir sa fille grandir. Mais la réponse fut sans appel : il ne pourrait reconnaître l’enfant que s’il épousait la mère.

Ce que celle-ci ignorait encore, c’est que Louis avait récemment levé le voile sur une vérité intime qu’il apprenait à apprivoiser. Il aimait les garçons. Ce n’était ni une phase, ni une confusion. C’était ce qu’il était. Mais dire cela risquait de tout compromettre. Et Louis n’était pas prêt à prendre le risque de ne jamais connaître sa fille.

Jongler avec la vérité

Alors il a contourné les questions. Il a évoqué des raisons de santé, trouvé des excuses floues, évité soigneusement les révélations. Il n’était pas dans le mensonge, mais pas non plus dans la pleine vérité. Il évoluait dans cet entre-deux incertain, avec l’espoir que le temps lui permettrait d’exister dans la vie de son enfant.

Une boulangerie pour se reconstruire

Au même moment, Louis ouvrait sa toute première boulangerie, La Gourmandise. Il y avait investi toutes ses économies. Le projet était risqué, lancé sans préparation formelle, mais porté par une volonté profonde : celle de se relever, de bâtir, d’exister. Peut-être même, un jour, d’être un père digne de ce nom.

Chaque matin, il accrochait une affichette « OUVERT » sur la vitre comme on déclare au monde qu’on est là. Il souriait à ses premiers clients, les traits tirés mais le regard brillant. Ce commerce, ce n’était pas qu’un gagne-pain. C’était sa fondation.

Se marier pour être père

Louis a fini par accepter la condition imposée : se marier pour reconnaître sa fille. Ce n’était pas par amour. La jeune femme cherchait surtout à quitter le cocon familial, à prendre sa liberté. Louis l’a compris. Il a donné son accord pour le mariage, mais à une condition : pouvoir dire la vérité avant l’union. Il voulait être transparent sur ce qu’il était, sur sa double vie. Libre à elle d’accepter ou non.

ROMANCE D’UNE VIE – Chapitre 8

Chapitre 8 – Apprendre à durer

L’entrée dans l’âge adulte ne se fait pas en un jour. Pour Louis, elle a commencé dans les couloirs d’un salon de coiffure et dans le regard de ses premières clientes. Il était jeune, gauche, mais il apprenait vite. Pas seulement à manier les ciseaux, mais à dialoguer, à écouter, à comprendre les besoins des autres. C’est fou comme la confiance peut pousser quand on vous la donne.

L’apprenti devenu indispensable

Le salon lui avait offert un toit : un petit deux-pièces à l’étage. Le confort était sommaire, mais fonctionnel. Son patron, bien plus désorganisé que lui, s’est vite reposé sur ses épaules. Il le laissait gérer les rendez-vous, les visites à l’hôpital. Il savait que Louis faisait entrer un peu d’argent en plus, discrètement, honnêtement. Et pendant ce temps, Louis se construisait un avenir, francs par francs.

Il a commencé à économiser. Pour la première fois, il envisageait l’idée de rester quelque part. D’avoir une routine. De faire les courses chez les mêmes commerçants. Il se souvenait de Francine, la patronne d’une friterie du quartier, où il allait chercher son repas du midi avec ses pourboires. Et certaines clientes bienveillantes lui apportaient parfois un repas pour le soir. C’était simple, mais c’était humain. Et il se faisait enfin appeler par son prénom.

Benji, l’ancrage vivant

Benji était toujours là. Fidèle. Même quand les relations humaines s’effritaient, lui ne changeait pas. Il attendait chaque soir, posé dans un coin, les oreilles dressées dès que la porte s’ouvrait. Ce chien, c’était sa famille, son lien, son ancre. Il l’a vu pleurer, douter, rire aussi. Il comprenait tout, sans un mot.

Nouveaux visages, vérités intérieures

Durant cette période, Louis a croisé des personnes marquantes. Des collègues, des clientes âgées, des jeunes en errance comme lui. Il commençait à créer un cercle. Pas une famille, mais un réseau. Il ne demandait pas grand-chose : un sourire, un conseil, une écoute. Et parfois, il en recevait plus qu’il n’aurait osé espérer.

C’est aussi à cette période qu’il s’est confronté à lui-même. Ce qu’il ne disait pas encore, c’est qu’il était attiré par les garçons. Ce n’était pas clair, ni assumé. Il avait tenté d’en parler à sa marraine vers ses 16 ans. Mauvais timing, mauvaise réception. Depuis, il avait tout enfoui. Mais les regards dans le bus, certains copains d’école ou de quartier, tout cela le troublait. Ce n’était pas juste de la curiosité. C’était une vérité qui demandait à sortir.

Un jour, son patron lui a proposé de sortir en ville, rue de la Casquette, au bar L’Amigo. Il était tard, ou tôt plutôt, quand un jeune blond est entré. Et là, Louis a su. Il n’y avait plus de doute. Son cœur s’est ouvert, et avec lui un monde entier. C’était un premier flirt, une première étincelle, une première liberté intérieure. Il venait de s’autoriser à être.

ROMANCE D’UNE VIE – Chapitre 7

Apprendre à vivre, seul

Il y a des anniversaires qui passent sans laisser de trace. Et puis, il y a ceux qu’on n’oublie jamais.

Les 18 ans de Louis, il les a traversés sans gâteau, sans bougie, sans cadeau. Mais avec une certitude dans le ventre : il ne dépendrait plus jamais de personne.

Il avait quitté les institutions, les familles d’accueil, les foyers d’ados malmenés. Il ne voulait plus de décisions imposées par d’autres. Il était majeur, libre. Et seul.

La chambre des Champs

Sa nouvelle vie a commencé rue des Champs à Grétry, dans une chambre garnie de 6m², à peine. Un lit grinçant, un évier, une armoire. Le frigo ? Il était sur le palier. Mais pour lui, c’était un royaume. Le premier lieu qu’il pouvait appeler “chez lui”.

Il se souvenait du bruit du petit radiateur, du rideau trop court qui laissait passer la lumière blafarde, des débuts de mois où il respirait, des fins de mois où il comptait les tranches de pain congelées.

Tout était budgétisé. Son abonnement de bus, ses cigarettes (eh oui, à l’époque, c’était un rite de passage en institution), la nourriture, le lavoir, le coiffeur, et les petites dépenses journalières. Il sortait du pain du congélateur, tranche par tranche, pour éviter tout gaspillage.

ROMANCE D’UNE VIE – Chapitre 6

Apprendre à tenir debout

Après avoir fui la maison familiale, Louis se retrouva sans repères. À 17 ans et demi, il entrait dans une réalité brutale : celle qu’on appelle la rue. Il était, au sens strict, SDF. Mais à cet âge-là, et dans son état d’esprit, ce n’était pas uniquement de la détresse. C’était aussi une forme de liberté. Une fuite vers un ailleurs qu’il voulait croire plus simple, plus respirable.

Nous étions en novembre 1987. Louis était encore censé aller à l’école un jour par semaine. Ce matin-là, il confia ses difficultés à un camarade. Celui-ci lui parla d’une maison abandonnée dans les bois, près de chez lui, à Trooz.
« Tu peux t’y installer. Je viendrai t’apporter à manger. »

Louis ne réfléchit pas longtemps. Il plongea dans cette liberté sauvage.

Deux semaines hors du monde

La maison était une ruine glacée, sans confort, sans sécurité. Mais elle était à lui. Son ami lui apportait un peu de pain, de l’eau, parfois de quoi grignoter. Ce n’était pas suffisant, mais il tenait. Il tenta même de trouver du travail chez les petits commerçants du coin. En vain. Sa situation inspirait la méfiance.

Il tint ainsi deux semaines, jusqu’à ce que le froid, la fatigue et la solitude finissent par l’emporter.

La nuit de la Fenderie

Une nuit, transi, Louis erra sans but. Il frappa au château de la Fenderie, attiré par la lumière et la musique. Personne ne répondit. Il continua à marcher le long de la Vesdre, quand il aperçut une petite maison éclairée. Les murs étaient couverts d’inscriptions, comme si d’autres avant lui y avaient laissé leur trace.

ROMANCE D’UNE VIE – Chapitre 5

Sortir du cadre, entrer dans l’inconnu

Le SNARK, à La Louvière.
Un acronyme étrange pour un lieu étrange, à mi-chemin entre le foyer, l’internat et le centre fermé. Un sas entre justice, école et psychiatrie. Un endroit où l’on « observait » les jeunes jugés « difficiles ». Louis y fut placé sans en comprendre vraiment les règles. Il n’en connaissait ni les codes, ni les lois silencieuses. Juste l’ambiance : froide, cadrée, sans chaleur.

Dès les premiers jours, il comprit qu’il n’était pas là pour être aidé, mais évalué. Ici, tout se transformait en dossier, en bilan, en note de comportement. Il n’était plus Louis, il était un cas, un profil à analyser. Les éducateurs prenaient des notes, les psys observaient sans mot dire, et les autres jeunes… survivaient, chacun à sa manière.


ROMANCE D’UNE VIE – Chapitre 4

Le corps qui lâche

Louis tenait debout depuis des années. Pas parce qu’il allait bien, mais parce qu’il n’avait pas le choix. Il avançait, jour après jour, avec une tension constante, une vigilance permanente. Jusqu’au jour où son corps a parlé à sa place.

C’était un jour d’école, pendant un cours de gymnastique. Sans prévenir, la respiration s’est bloquée. L’air ne rentrait plus. Les muscles se sont crispés. Une crise de tétanie. Impossible de contrôler quoi que ce soit. La panique, la peur de mourir, l’incompréhension totale.
Louis n’avait jamais appris à demander de l’aide. Ce jour-là, il n’en était plus capable.

Il fut conduit aux urgences de la Citadelle. Le calme revint peu à peu, mais quelque chose était cassé. Les médecins posèrent des questions. Les psychologues aussi. Les mots commencèrent à sortir, maladroitement. Les faits, les silences, les violences.

ROMANCE D’UNE VIE – Chapitre 3

Vivre avec les absents

Il faut du courage pour grandir sans les bras qui vous tiennent, sans les mots qui rassurent. Louis, lui, n’a pas eu le choix. Il a dû apprendre à vivre avec les absents, ceux qui ne reviennent pas, ceux qui n’écoutent pas, ceux qui ne voient pas.

L’appel du dehors

Dès l’enfance, Louis a compris que l’extérieur pouvait devenir un refuge. Ce n’était pas tant qu’il fuyait son foyer, c’est que le monde au-dehors semblait offrir autre chose : de l’air, du mouvement, des visages. Il s’inscrivit à tout ce qui pouvait l’en sortir : les louveteaux, les activités de l’église, et surtout la salle des jeunes à Bressoux, près de l’église.

Là, il passait des après-midis entiers, souvent accompagné de ses deux demi-frères et de sa demi-sœur. Ensemble, ils s’évadaient. Non pas pour se rapprocher – les liens familiaux étaient fragiles – mais pour éviter de rester enfermés, là où les murs pesaient et où l’air semblait plus lourd.

ROMANCE D’UNE VIE – chapitre 2

Grandir sous silence

Louis n’a pas connu l’amour d’une mère, ni la présence constante d’un père absorbé par une autre famille. L’amour, il l’a reçu d’une grand-mère.

Sa mère avait disparu à l’aube de sa première année, happée par une autre histoire, un autre homme, une autre vie. Quand elle réapparut brièvement, autour de ses dix ou onze ans, ce ne fut qu’un mirage. Trop de distance, trop d’années, trop de blessures jamais pansées. Elle repartit comme elle était venue, laissant un fils qui n’était plus vraiment le sien, un garçon de nouveau livré à lui-même.

Mais entre ces deux silences maternels, il y avait Vottem.

Les années d’école primaire : de Vottem à Richelle

Louis entama sa scolarité à l’école communale des Casconniers. Il poursuivit ensuite à l’école Notre-Dame de Vottem pour sa quatrième année. À dix ans, nouveau tournant : il rejoint l’école Tannixe à Bressoux, une école catholique. Là, il se souvient avec émotion de Monsieur Jacob, un professeur dont la signature lui servira plus tard de modèle pour la sienne. En sixième année, changement radical : internat à Richelle. Contre toute attente, ce fut une révélation.

ROMANCE D’UNE VIE – Chapitre 1

Les fondations de zinc

Louis est né à Rocourt, dans la région de Liège, en Belgique, au début des années 1970. Il a grandi à Vottem, un village populaire, accroché à la colline, où les maisons étaient modestes mais les liens humains profonds. Ce n’était pas une vie de confort, mais une vie pleine de sens. Et au cœur de tout cela, une femme : sa grand-mère.

C’est elle qui l’a élevé. Une femme d’une gentillesse ferme, rigoureuse dans son éducation malgré le peu de moyens. Elle ne manquait jamais de dire oui quand c’était important, ni de poser des limites quand c’était nécessaire. Elle préparait chaque jour la table du petit déjeuner, le bol de lait, le pain tartiné — comme si chaque geste, répété, était une preuve d’amour. Elle incarnait le socle, la constance, le refuge. Elle est restée, pour Louis, le pilier fondateur de toute sa construction.

ROMANCE D’UNE VIE QUI NE LÂCHE RIEN 

ROMANCE D’UNE VIE QUI NE LÂCHE RIEN

par Jean-Luc Vasseur

Louis n’a pas connu l’amour d’une mère… mais celui, inconditionnel, d’une grand-mère. Une femme simple, douce, rigoureuse, pilier d’une enfance cabossée. Sa mère ? Disparue dès qu’il a eu un an. Réapparue brièvement autour de ses dix ans, pour disparaître à nouveau, laissant un vide que seule la tendresse silencieuse de sa grand-mère pouvait apaiser.

Dans un quartier modeste de Vottem, Louis grandit avec peu, mais ne manque pas d’essentiel. Entre les bonhommes de neige, les nichoirs bricolés et une petite boîte à bonbons pleine de pièces pour s’offrir un Polaroïd, il développe une force discrète : la volonté de s’en sortir par lui-même. À huit ans, une petite moto Italjet offerte par un père déjà ailleurs symbolise bien son histoire : un geste fort… mais ambigu.

Ce récit vrai, brut et profondément humain retrace le parcours d’un enfant souvent seul, mais jamais résigné. Une vie qui trébuche, se relève, apprend, observe… et ne lâche rien.

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